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LFI : dissidence, verrouillage du parti et déficit de démocratie, comment comprendre la crise ?


  • Escrito por Ludovic Grave
  • Publicado en Babel
(Tiempo de lectura: 4 - 8 minutos)
Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting pour la paix et axé sur la situation nationale et internationale le 14 décembre 2023 à Rennes. Guillaume Souvant/AFP Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting pour la paix et axé sur la situation nationale et internationale le 14 décembre 2023 à Rennes. Guillaume Souvant/AFP

La France Insoumise (LFI) se retrouve au cœur d’une crise touchant à la fois l’image publique et la cohésion du mouvement comme le révèle un nouveau différend entre un militant breton et la direction du parti lors d'une assemblée le 16 décembre à Rennes.

Cette situation s'inscrit dans une suite de controverses et de tensions entourant son leader, Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier avait suscité de nouveau les polémiques en refusant de qualifier les attaques du Hamas du 7 octobre dernier comme des « actes terroristes », les désignant plutôt comme des « crimes de guerre », et renvoyant dos-à-dos les deux camps.

Selon certains sondages, Jean-Luc Mélenchon est désormais la personnalité politique la moins appréciée des Français avec 62 % d’opinions défavorables. Un autre sondage, quant à lui, affecte l’image du mouvement, le considérant plus dangereux pour la démocratie que le Rassemblement national (RN) et révèle également que 60 % des Français estiment que LFI est un parti qui « attise la violence » contre 52 % pour le RN.

Cette crise dépasse la simple perception du mouvement par les Français et touche également son fonctionnement interne. Depuis les élections législatives de 2022, des voix s’élèvent au sein du mouvement, critiquant le déficit de démocratie et de pluralisme au sein de LFI. Cette crise sans précédent, tant dans son ampleur que dans sa médiatisation, est le symptôme d’un verrouillage de l’organisation partisane par son fondateur. LFI s’apparente davantage à un parti personnel, centré sur la figure de son leader-fondateur, qu’à un parti-mouvement.

Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon est perçu par ses dissidents, avec Clémentine Autain et François Ruffin en tête, et plus largement au sein de la gauche, comme un agent perturbateur. Sa capacité à nuire est jugée supérieure à sa capacité à unir, et l’implosion de la Nupes est citée comme un exemple de cette dynamique par ses opposants à gauche. Cela soulève des interrogations quant à la capacité de Jean-Luc Mélenchon à continuer d’incarner une figure de stabilité et de présidentialité pour son mouvement.

L’ombre d’un leader toujours présent

Malgré son retrait annoncé, Jean-Luc Mélenchon garde une influence centrale sur la direction et la ligne politique de LFI. Cela est devenu évident lors de la nomination à l’unanimité de Manuel Bompard, un fidèle de l’ancien candidat, à la tête de la coordination du mouvement. Les 21 membres de la « Coordination des Espaces » impliqués dans cette décision comprennent des proches du leader tels que Sophia Chikirou, Gabriel Amard, Mathilde Panot, Louis Boyard, Danièle Obono, Clémence Guetté et Manon Aubry, tous membres de sa garde rapprochée. En revanche, certains, tels qu’Alexis Corbière, Clémentine Autain, François Ruffin et Eric Coquerel, affirment ne pas avoir été consultés et se retrouvent écartés des instances opérationnelles.

Cette désignation est perçue par certains membres en interne comme « une purge », un acte de « verrouillage » ou encore une forme d’« autodésignation ». Cette nomination est révélatrice de l’influence persistante de Jean-Luc Mélenchon sur la direction du parti.

En parallèle, en assumant la co-présidence avec Clémence Guetté de l’Institut La Boétie, il conserve une position stratégique au sein du mouvement. Cet institut est conçu comme un laboratoire d’idée pour le parti et de formation des futurs cadres, axant ses programmes sur les thématiques chères à l’ancien candidat, lui permettant de continuer à exercer une emprise idéologique et de façonner les futurs leaders du parti selon ses principes et sa vision politique.

Une société de cour

Malgré les critiques et les dissidences, Jean-Luc Mélenchon reste le centre de gravité du mouvement, renforcé par une garde rapprochée qui fonctionne comme une société de cour. Ce cercle d’intimes, composé de proches et de fidèles, joue un rôle clef dans la direction et les stratégies du parti, écartant critiques et dissidents.

Raquel Garrido sera la première à en subir les conséquences, suspendue de son rôle de porte-parole à l’Assemblée nationale pour une durée de quatre mois par le « bureau politique », un organe qui ne figure dans aucun organigramme du mouvement. Cette sanction fait suite à ses critiques publiques de la stratégie et de la direction de LFI, et notamment contre son leader.

Des reproches se sont rapidement élevées, condamnant la sanction prise contre Garrido et établissant un parallèle avec celle d’Adrien Quatennens, exclu du groupe parlementaire pour quatre mois suite à sa condamnation pour violences conjugales. Clémentine Autain considère cette sanction comme un cas de « deux poids, deux mesures ». Elle note que les députées Danièle Obono et Sophia Chikirou, proches du leader, n’ont pas été inquiétées par ce bureau pour leurs différentes affaires : Obono ayant qualifié le Hamas de « mouvement de résistance », et Chikirou risquant une mise en examen pour escroquerie aggravée.

Un blocage systématique des velléités de démocratie

Le verrouillage et le déficit de démocratie interne laissent à Jean-Luc Mélenchon le rôle de seul décideur au sein du mouvement. Cette position est renforcée par l’arrivée de primo-députés, élus lors des dernières législatives, qui lui manifestent une grande loyauté.

Cette dynamique solidifie non seulement sa position prééminente au sein du mouvement, mais garantit également l’engagement fidèle de ses alliés. La loyauté et l’interdépendance entre leader et ses « courtisans » consolident son influence et son pouvoir au sein de LFI. En d’autres termes, cette situation lui permet de maintenir son emprise sur le parti et de s’appuyer sur leur loyauté inébranlable. En reprenant l’image de la société de cour de Norbert Elias, on peut comparer le mouvement à une monarchie absolue.

Dans ce système, le fonctionnement est informel et arbitraire, dicté par la volonté d’un seul homme ou de quelques-uns de ses fidèles. Quant à sa base militante, elle n’exerce, aucune influence sur les décisions du parti. Le sociologue français Manuel Cervera-Marzal qui a publié en 2021 une enquête sociologique sur la France Insoumise, caractérise les militants insoumis comme étant « sans droits et sans devoirs ».

La mainmise exercée par l’entourage fidèle à Jean-Luc Mélenchon au sein du mouvement cristallise un blocage systématique des velléités de démocratie et de pluralisme internes. Cette stratégie de verrouillage, centrée sur la figure de son leader, étouffe toute tentative de renouveau ou de divergence idéologique. En réaction, les figures dissidentes pourraient trouver un second souffle en forgeant une alliance en marge du mouvement, s’affranchissant ainsi de la tutelle du leadership établi.

Une nouvelle union de la gauche sans Jean-Luc Mélenchon ?

Parmi les dissidents les plus médiatisés figurent François Ruffin, Clémentine Autain, Alexis Corbière et Raquel Garrido. Ces derniers, aux côtés de trois députés d’autres formations politiques – Jérôme Guedj (PS), Julien Bayou (EELV), et Elsa Faucillon (PCF) –, ont constitué un groupe informel, « les unionistes ».

Ils envisagent une alliance pour la nomination d’un candidat unique aux prochaines élections présidentielles, en organisant des primaires de la gauche, contournant ainsi le verrouillage et le déficit de démocratie de LFI. Cette stratégie pourrait ne pas produire les résultats escomptés dans un parti personnel et fortement cartelisé comme LFI, moins dépendant de ses militants du fait de son financement étatique et donc moins influencé par leur avis, et qui demeure la première force à gauche avec ses 75 députés à l’Assemblée nationale.

En outre, la décision de Jean-Luc Mélenchon de ne pas participer à la Primaire populaire de 2022 illustre la complexité et les défis des primaires en tant qu’outil d’unification. L’histoire récente, notamment des primaires de 2017 des républicains et du parti socialiste, montre que celles-ci peuvent exacerber les divisions internes.

Cette dynamique risque de reproduire le même schéma au sein de la gauche, où la multiplication des candidatures pourrait davantage fragmenter l’électorat plutôt que de consolider une véritable alternative à Jean-Luc Mélenchon, dont la voix et celle de ses fidèles restent dominantes à gauche. Cette situation s’explique en partie par la stratégie de conflictualité permanente du leader, qui lui permet d’occuper l’espace médiatique, ainsi que par une rhétorique populiste visant à mobiliser ses sympathisants et les abstentionnistes. Toutefois, cette « stratégie de la conflictualité dans une société de plus en plus fragmentée et polarisée est très risquée », et pourrait se retourner contre la gauche, comme l’analyse le politologue Rémi Lefebvre.

La situation actuelle de LFI, caractérisée par des tensions internes et une critique croissante de la centralisation du pouvoir autour du leadership charismatique de Jean-Luc Mélenchon, constitue un tournant qui pourrait s’avérer décisif pour l’avenir du mouvement. Les fidèles à la figure du fondateur sont peu enclins à remettre en question sa prééminence, ouvrant ainsi la possibilité à l’ancien candidat de se présenter une quatrième fois à l’élection présidentielle, tant sa position paraît inébranlable au sein de LFI.

Les appels à la démocratisation et à une ouverture plus large émanant des dissidents les amènent à envisager leur avenir en dehors du mouvement jugé trop verrouillé par l’entourage du leader. La question est de savoir si ces dissidents, en s’appuyant sur leurs propres ressources, sont capables de se détacher de l’orbite insoumise et de son fondateur, afin de se positionner en tant qu’alternative crédible à Jean-Luc Mélenchon. Aujourd’hui rien n’en est moins sûr.The Conversation

Ludovic Grave, Doctorant en science politique, Université de Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

 

Modificado por última vez el14 Mayo 2024